LA PHOTOGRAPHIE JUDICIAIRE

LA FICHE D’ALFRED DREYFUS

Dès le début de la photographie, des portraits s’emploient à l’identification des individus. Puis, vers 1860, la généralisation des épreuves sur papier format carte de visite, va permettre de diffuser les portraits de criminels recherchés.

Après les évènements de la Commune de 1871 à Paris, les individus suspects sont photographiés. En 1872, un premier service photographique est créé au sein de la police. En 1882, Alphonse Bertillon met au point un système anthropométrique (le bertillonnage) qui consiste à établir des fiches signalétiques où figurent les mesures et les signes caractéristiques de chaque sujet. Le sujet est photographié de face et de profil. En 1888, Bertillon est nommé responsable de l’atelier photographique du Service d’identification de la préfecture de police de Paris.

 

ALPHONSE BERTILLON
ATELIER BERTILLON

 

Pour en arriver là, c’est toute une histoire.

Le 24 juin 1859, dans la plaine de Solférino, un affrontement d’une violence inouïe va opposer l’armée franco-piémontaise de Napoléon III  et de Victor-Emmanuel II à l’armée autrichienne de François-Joseph. Le bilan sera terrible. On dénombre 17 000 morts du côté franco-sarde et 22 000 du côté autrichien. Une bataille d’artillerie, marquée par la supériorité du nouveau canon rayé français qui laisse un champ de bataille jonché de corps. Près de 40 000 hommes restent sans soins, dans un désordre incroyable.

Ce spectacle va bouleverser un jeune négociant suisse, Henry Dunant. Son témoignage va faire le tour de l’Europe et débouchera sur la fondation de la Croix-Rouge. Mais l’horreur de Solférino va aussi engendrer, plus discrètement, une autre révolution.

Au milieu du XIXème siècle, la photographie est encore une technique jeune et encombrante. Sur le champ de bataille de Solférino et dans les jours qui suivent, des militaires vont documenter méthodiquement ce qu’ils voient avec cet outil qu’est l’appareil photographique. La Bibliothèque nationale de France  conserve un cliché daté du 24 juin 1859 intitulé « Bataille de Solférino, aile droite de l’armée française ». En photographiant les morts de la bataille, les militaires ont littéralement inventé la police scientifique moderne. L’idée est simple. Là où le récit d’un témoin peut se tromper, l’image fixe une réalité. Le cadre photographique devient une preuve visuelle, un document que l’on peut conserver, annoter. L’image ne se contente plus de montrer, elle nomme, elle identifie, elle relie un visage à une personne.

À l’époque, identifier les morts d’une bataille relevait du casse-tête. Les corps étaient enterrés dans une fosse commune ou dans un ossuaire. La photographie offrait une alternative inédite ; garder une trace. Photographier les morts pour les identifier, mettre un nom sur le cliché et archiver, voilà exactement les principes qui fonderont quelques décennies plus tard, la police scientifique moderne.

Aujourd’hui, une scène de crime est méthodiquement photographiée. Chaque indice est fixé sur image. Ce que Solférino a inauguré, c’est l’idée que l’image peut faire office de mémoire. Le cliché survit au témoin, résiste à l’oubli. Il y a quelque chose de troublant dans cette affaire, une bataille pensée pour redessiner la carte de l’Europe a fini par redessiner notre manière de rendre la justice. La technique du canon rayé s’est effacée des mémoires, celles de la photographie d’identification n’a jamais cessé de se perfectionner.

AVEC L’AVIATION, LA PHOTOGRAPHIE AÉRIENNE