C’EST UNE HISTOIRE DE 217 ANS

LA FAÏENCERIE DE SARREGUEMINES

LA FAÏENCERIE DE SARREGUEMINES

À la fin du XVIIIème siècle, Sarreguemines était une petite ville de 2 500 habitants, capitale d’un des 35 baillages créés en 1751 par le roi Stanislas (beau-père de Louis XV).

NICOLAS HENRY JACOBY

Vers 1790, trois négociants en tabac strasbourgeois, les frères Nicolas et Augustin Jacoby et Joseph Fabry achète un moulin à huile situé sur la rive gauche de la Sarre. Ils y installent un atelier de poterie avec une vingtaine d’ouvriers. Dans un unique four, ils fabriquent une faïence fine. En 1799, un jeune Bavarois, Paul Utzschneider, rachète les parts d’Augustin Jacoby à sa veuve. En 1800, les Jacoby en difficulté financière cèdent leurs parts à Joseph Fabry et Paul Utzschneider. La société prend alors le nom de « Fabry-Utzschneider et compagnie ».

PAUL UTZSCHNEIDER

Paul Utzschneider, d’origine bavaroise, avait un génie inventif et de solides connaissances des techniques faïencières. De plus, grâce au blocus continental de l’Angleterre, alors principal fournisseur de faïence en Europe, la faïencerie de Sarreguemines va connaître un essor rapide et important. En 1812, l’usine emploie 160 ouvriers qui font fonctionner 7 fours à bois. À cette époque se développe la production des grès polis, durs ou colorés qui égalent ceux produits par la société britannique Wedgwood. Le succès est immédiat.

C’est également sous la direction de Paul Utzschneider que de nouvelles terres de cuisson apparaissent. La terre carmélite si fine qu’elle sera surnommée « la porcelaine rouge de Sarreguemines », la terre d’Égypte, la terre de Naples. En 1828, la faïencerie produit ses décors imprimés à partir de gravures sur cuivre.

En 1836, il confie la direction de la faïencerie à son gendre, le baron Alexandre de Geiger, la manufacture compte désormais 300 ouvriers, 3 moulins et 7 fours qui utilisent maintenant la houille bien plus performante que le bois. Son action et ses créations lui vaudront la Légion d’Honneur en 1819 et de nombreux prix lors des expositions. Paul Utzschneider décède à Neunkirch le 9 septembre 1844 à l’âge de 73 ans.

Alexandre de Geiger (à gauche) est lui aussi bavarois. Il a fait ses études au collège d’Augsbourg avec le prince Louis-Napoléon. En 1835, il épouse Pauline Utzschneider, fille de Paul Utzschneider et en 1836, il succède à son beau-père à la tête de la manufacture. Pour agrandir et moderniser l’entreprise, il va s’allier avec des faïenciers sarrois voisins, les Villeroy de Wallerfangen et les Boch de Mettlach. La nouvelle société, créée le 11 juillet 1838, prendra le nom de « Utzschneider et compagnie » (U&Cie).

Sous sa direction, la faïencerie prend une dimension industrielle avec la création de trois usines et l’utilisation de techniques modernes. Les décors sont désormais obtenus avec des plaques par galvanoplastie, reproductibles à l’identique et à l’infini (1838). Ce procédé et moins cher qu’avec les plaques de cuivre et permet une production en quantité. Vers 1870, débute la fabrication des « majoliques » produit phare de Sarreguemines jusqu’à la Première guerre mondiale.

ASSIETTE EN FAÏENCE MAJOLIQUE

 Après l’annexion de l’Alsace et de la Moselle, suite à la défaite de 1870, il veut conserver sa nationalité française, il quitte Sarreguemines et laisse la direction de la faïencerie à son fils Paul.  La fabrique emploie alors 1 800  ouvriers et se place au premier rang des faïenceries françaises par la qualité de ses productions et de son chiffre d’affaire. Alexandre de Geiger décède à Paris le 14 avril 1891.

Né le 15 juin 1837 à Sarreguemines, Paul de Geiger (à gauche) fait ses études à Sarreguemines et à Metz. En 1859, il dirige l’usine N° 2 de la manufacture, puis en 1864, il prend la direction technique des trois usines de la rive gauche de la Sarre, puis en 1867, la direction générale.

Quand il succède à son père, il doit faire face aux conséquences de la défaite française. Très français de cœur, les ouvriers et employés de la fabrique émigrent en nombre.  La  faïencerie  de Trenton près de Philadelphie aux États-Unis recrute à cette époque un grand nombre de ces ouvriers qualifiés.

Pour pallier aux taxes françaises (15 %), il décide en 1876 de la construction d’une usine sur le territoire français. Ce sera fait à Digoin, en Saône et Loire en 1877. Un nouvel entrepôt est créé à Vitry-le-François. Les marchandises sont acheminées par chemin de fer ou par voie fluviale, reconditionnées et expédiées à leurs destinataires français. Ce site deviendra usine de production de matériels sanitaires et de poêles en faïence en 1899.

1880, sera la grande époque des panneaux décoratifs qui vont orner les maisons et bâtiments dans le monde entier. Les modèles sont produits à Sarreguemines ou à Paris dans l’atelier de la Porte Blanche.

La fin du moratoire de 40 ans pour la germanisation de la société imposé après l’annexion, conduit, le 13 juin 1913, à la partition de la société en deux groupes, une société à responsabilité limitée allemande, la « Société Utzschneider et Compagnie » et une société anonyme française, « Les Établissements céramiques Digoin, Vitry-le-François et Paris ».

Paul de Geiger malade, décède à Sarreguemines le 30 octobre 1913. L’usine sera dirigée par M. Max Jaunez et Joseph Wintergeist (co-directeurs) et M. Joseph Leclerc pour la partie administrative.

Parallèlement à son activité, Paul de Geiger avait le souci du bien être de ses ouvriers. En 1869 va débuter la construction de la première cité ouvrière de Sarreguemines. Une structure simple sur cinq avenues parallèles. Sur les quatre premières avenues sont disposées des maisons, toutes identiques, divisées en quatre logements entourés d’un petit jardin avec à l’écart un petit appentis. Celui-ci servait de remise aux matériels de jardinage et plus souvent à un petit élevage de poules, lapins, porcs, qui permettaient d’améliorer l’ordinaire. Lavoirs et séchages situés au centre des avenues étaient des espaces collectifs.

Après la Première guerre mondiale, en 1921, une deuxième cité sera construite, la cité Claire Oster ou Cité-jardin. Les maisons sont bien plus espacées que celles de l’ancienne cité et toute sont munies d’un grand jardin.

 

Autre réalisation : le célèbre Casino des faïenceries en 1878, suivi du pavillon Geiger en 1880. Le Casino sera agrandi en 1890 par une salle de concert et de danse.

LE CASINO ET LE PAVILLON GEIGER (à gauche) – Tableau peint par moi

 

Sous la direction de Paul Geiger, un service de vaisselle a particulièrement marqué et jusqu’à nos jours d’ailleurs : le service Obernai. Créé par Henri Loux, dessinateur alsacien, il a réalisé une cinquantaine de scènes de villages alsaciens pour les assiettes, plats, soupières, tasses …Un service qui a fait le tour du monde.

LE SERVICE OBERNAI
ET SON ESTAMPILLE
HENRI LOUX

La fayencerie de Digoin, non il n’y a pas d’erreur, à Digoin « fayencerie » prend un « y », les Digoinais y tiennent.

En 1775, messieurs Pérouse et Caquet installent dans un ancien hôtel en ruine une manufacture de céramiques. Cette manufacture produit principalement des faïences dite «  cul noir », objets de consommation courante, peu onéreuses, à destination de l’Amérique du Sud, principalement au Brésil.

FAÏENCES DITE À « CUL NOIR »

En 1876 le Conseil Municipal apprend que les faïenciers de Sarreguemines cherchent à s’installer dans la région. La famille Geiger cherche à échapper aux taxes imposées par les Allemands au moment de l’annexion. Le 11 août 1876, le Conseil Municipal de Digoin donne l’autorisation à la société  Utzschneider & Cie de s’implanter. La nouvelle usine va donner à la ville un nouveau souffle avec en plus l’arrivée de 400 familles de Lorrains qui ne voulaient pas devenir allemands. La direction  de la faïencerie de Sarreguemines fait installer du matériel neuf et des systèmes très perfectionnés comme des machines à vapeur, des moulins à émaux, le raccordement de l’usine à la gare par voie ferrée. La production démarre en 1879 avec 400 ouvriers et ne cessera de se développer. Au début du XXème siècle, le nombre d’ouvriers dépassera le millier.

Après la Seconde guerre mondiale, la production s’oriente vers une vaisselle de grande consommation. La quantité de décors produit est considérable ainsi que les objets créés. La manufacture fabrique en moyenne 40 000 assiettes par jour. Au début des années 1950, Digoin fournit le quart de la faïence française.

Dans les années 1960, la manufacture met au point une nouvelle matière : le pyroplan. C’est une nouvelle porcelaine opaque à l’usage des collectivités et de la restauration, très résistant au lave-vaisselle, aux micro-ondes et aux décors inaltérables.

En 1968, Digoin produit près de 25 % de la production française, la plus importante fabrique de vaisselle d’Europe avec 900 tonnes de marchandises par mois. La crise économique de 1973/74 et la concurrence des pays producteurs à bas salaires mettent un frein au bilan de l’entreprise. Sarreguemines, Vitry, Lunéville Badonviller, Saint-Clément deviennent une seule entité en février 1978 sous le nom de « Sarreguemines vaisselle ».

2014, une courageuse entrepreneuse Corinne Jourdain, va réveiller le patrimoine endormie depuis plusieurs années. Grâce à cette action, la manufacture de Digoin, vieille de 140 ans, a repris vie.

Dans la période de l’entre-deux-guerres, le 8 mars 1920, les deux groupes, français et allemand, se réunissent en une seule société : « Faïencerie de Sarreguemines, Digoin et Vitry-le-François ». Le siège est à Paris, 28 rue du Paradis. La famille Cazal va la diriger jusqu’à la Seconde guerre mondiale. En 1922/23 est construit le bâtiment de la direction rue Poincarré, cet immeuble est actuellement occupé par la mairie de Sarreguemines et le Musée de la faïence.

En 1939, la ville est évacuée et l’usine s’arrête de produire. Les cadres et les ouvriers non mobilisés sont évacués sur Digoin. De fin 1940 à 1942, la fabrique de Sarreguemines est réactivée et placée sous séquestre allemand. En 1942, la faïencerie est achetée par Villeroy et rattachée au groupe Villeroy et Boch.

La ville de Sarreguemines a été bombardée 12 fois par l’aviation américaine, le 1er mai 1944, il y eu 91 morts. Le plus meurtrier, le 4 octobre 1944, il y eu 133 morts, 309 blessés, 52 maisons entièrement détruites. La gare sévèrement touchée et la faïencerie a également souffert des frappes aériennes. Le 11 décembre 1944, à la libération de la ville, la faïencerie est en ruine. Dès le 18, sous la direction de M. Cazal et de M. Louis Christ, les travaux de remise en état débutent. Ateliers, voies ferrées, route, bâtiments, ponts seront remis en état. En 1955, Sarreguemines aura repris son rang parmi les grands faïenciers exportateurs. Mais l’entreprise ne saura pas assurer une reconversion de ses productions. Le groupe passera sous le contrôle des faïenceries de « Lunéville-Saint-Clément » en 1979. En 2007, la manufacture ferme définitivement ses portes. La faïencerie de Sarreguemines n’existe plus.

Aujourd’hui, l’usine de Digoin reste un grand producteur de vaisselle hôtelière. Les autres reproductions marquées Sarreguemines sont produites à Saint-Clément. Reste le Musée de la faïence pour nous rappeler ce riche passé.

REPRODUCTION MODERNE