LE PAYS DES ARBRES ET DES ESPRITS

Cette histoire raconte comment un peuple de la forêt équatoriale d’Afrique, fut oublié du monde durant plusieurs milliers d’années. En effet, de l’époque des pharaons à 1870, année où un explorateur allemand fit une rencontre fantastique en pleine jungle avec de petits hommes ; les Pygmées.

Nous allons remonter dans l’Antiquité, 2000 ans avant l’ère chrétienne….

Le pharaon Pépi II avait fait venir à sa cour des Pygmées dont on lui avait vanté les chants. A quoi ressemblaient-ils ? Peu d’indications. Il fallait attendre les Grecs, qui, c’est connu, avaient l’imagination très fertile. Aussi, bien qu’ils n’avaient jamais vu de girafe, ils pensaient que cet animal était un croisement de chameau et de léopard, d’où son nom savant encore aujourd’hui : giraffa camelopardalis. Il en sera de même pour nos Pygmées. Homère, Hésiode, Hérodote, Aristote, Pline l’Ancien, saint Augustin…Aucuns d’eux ne les avaient rencontré, mais tous parlaient d’eux. Ils devinrent aussi un thème de prédilection pour les artistes à travers tout l’empire romain. Les poteries anciennes retrouvées sur les sites archéologiques, l’attestent. Si personne ou presque ne doute de leur existence, personne ne sait exactement à quoi ils ressemblent. Donc, l’esprit méditerranéen aidant, et toujours sans les avoir rencontré, ils les dénommèrent « pygmée », ce qui veut dire « haut d’une coudée », ce qui est franchement exagéré. Les romains, eux, les appelaient « pygmaei » (coudé devint cubitus, un os de l’avant bras de 30 cm). Et puis, plus rien durant 4000 ans. Les Pygmées laissèrent aussi peu de traces en forêt que dans l’histoire.

Mais où vivaient-ils exactement ? Et comment ?

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En Afrique bien entendu. Une vaste zone couvrant, d’Est en Ouest, plusieurs états ; Ruanda, Burundi, République du Congo, République Centrafricaine, Gabon, Cameroun.

Les pygmées vivent de chasse et de cueillettes. Ils chassent avec des sagaies, mais savent aussi poser des collets pour capturer les porcs-épics dont ils raffolent. Pister une antilope, débusquer un crocodile, aucun secret pour eux. Dans tous les cas, la viande sera boucanée avant d’être cuisinée. L’agriculture les attire moins. Ils se contentent de déposer au fond d’un trou des tubercules de taros ou d’ignames, des pousses de bananiers et de manioc. La terre légère, la chaleur permanente et les pluies abondantes, feront le reste.

Pas de route, pas de piste, dans le pays pygmées ce sont des sentiers imprévisibles qui serpentent au cœur de la forêt, allant d’un campement à un autre. Ils empruntent des cours d’eau, traversent des marigots de boue, passent sous des arbres gigantesques où, à quarante ou cinquante mètres au-dessus de leurs têtes, les frondaisons des arbres cachent le ciel. C’est dans la forêt qu’ils sont à l’aise, ils connaissent les plantes qui guérissent, la liane qui contient de l’eau pour épancher la soif. C’est là qu’ils chassent les animaux, du petit rongeur à l’éléphant, avec une technique pour chaque animal. Les femmes ont une grande importance dans la vie communautaire. Elles s’occupent des enfants bien sûr, mais aussi, elle vont à la pêche, à la cueillette, connaissent les plantes médicinales ; ce sont elles qui construisent les petites huttes pour s’abriter.

La forêt n’a paimage2s de secret pour eux ; malheureusement, dans chacun de ces pays d’Afrique, l’appât du gain est plus fort que la survie de ces petits hommes. La déforestation à outrance réduit leur domaine, les contacts plus fréquents avec le monde extérieur amène des maladies, l’alcoolisme, l’exploitation d’une main d’œuvre à bon marché…N’ayant pas d’histoire commune avec le monde, oublié durant plusieurs millénaires, ils ne représentent rien pour personne. De l’époque coloniale où ils étaient parfois capturés puis exhibés dans un zoo, aux militaires de certains pays africains qui, les prenant pour des singes, et les chassaient pour manger, rien n’était épargné à ce petit peuple méconnu. Heureusement, aujourd’hui, des associations ont pris les choses en main et tentent de sauvegarder leur espace de vie et le respect dû à tout être vivant.

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…boucaner un crocodile…

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…ou chasser l’éléphant…pas de problèmes pour les Pygmées.

Leur connaissance du monde de la forêt est extraordinaire ; ils savent que telle liane, tranchée d’un coup, il en jaillira un filet d’eau fraîche. Ils connaissent les écorces qui guérissent les brûlures d’estomac. Si un Pygmée est mordu par un serpent, il ne faudra pas longtemps pour dénicher la feuille d’arbre qui guérit une fois appliquée contre la, plaie.

Avec deux branches de palmiers, les porteurs tressent, en un tour de main, un « sac à dos », capable d’accepter 40 kg de « marchandises ». Une saignée dans un tronc de paka, et la résine qui s’écoule fera office de bougie. Avec des bambous, ils font des pipes à tabac. Les plus grandes feuilles de la forêt enveloppent les huttes où ils vivent. Petites de taille, adaptées aux Pygmées, les « mongulu » sont faites d’une armature de fines tiges courbées en forme de demi sphère et plantées dans le sol. Des cordelettes d’écorce maintiennent la structure. Les « mongulu » sont fabriqués, généralement, par les femmes.

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Comme chez tous les peuples du monde, ils ont leurs légendes et, curieusement, le moment de la création ressemble à l’histoire de la bible des chrétiens et aux anciennes écritures des Juifs. Dieu créa le premier couple, Tollé (l’homme) et Ngolobanzo (la femme) qui ont eux-mêmes donné naissance pour peupler la terre. Il y a aussi Komba et son neveu Waïto ; ce ne sont pas des dieux créateurs (les Pygmées croient à un Dieu unique) mais ce sont eux qui organisent la vie des êtres vivants, Pygmées, animaux et plantes.

Nous pouvons donc constater que les Pygmées font partie intégrante de l’évolution des hommes sur terre ; simplement, ils se sont adaptés au milieu naturel où ils vivaient. Des « savants » pensaient même à une époque, que les Pygmées étaient le chaînon manquant de l’évolution de l’homme, un hybride entre l’homme et le singe. Il faut se rappeler que la petite Lucy, découverte en 1974 en Ethiopie (3,2 millions d’années) ne mesurait que 1,20 m. Le Français a grandi de 10 cm entre le XIX° et le XX° siècle, ce qui laisse à penser que les Gaulois n’étaient pas si grand que cela.

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Couple de Pygmées avec leur bébé et un Européen…

LES PYGMÉES DE L’ANTIQUITÉ GRECQUE ET ROMAINE.

Nous sommes au VIII° siècle av. J.C.

L’ignorance laisse une grande place à l’imagination des différentes civilisations du pourtour méditerranéen. La rumeur de l’existence d’un peuple de très petite taille se répand et arrive en Grèce. Mais les informations manquent : existent-ils vraiment ? Où habitent-ils ? A quoi ressemblent-ils ? Savants, philosophes, artistes, chacun apporta sa vision à l’édifice. Les Pygmées n’en demandaient pas tant…

Voici quelques exemples de représentations de Pygmées de l’époque : Tout d’abord, deux mosaïques de la ville de la Villa Sillin, en Lybie.

image8Les Pygmées sont pourchassés par des canards.

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La chasse aux crocodiles avec des bâtons.

image9Fresque nilotique avec Pygmées à Pompéi.

Au cours du XIX° s. des voyageurs évoquent la rencontre avec d’étranges petits bonshommes qui commerce avec l’ivoire. Ensuite, des explorateurs comme Livingstone, Stanley, Savorgnan de Brazza etc…puis toute une série d’aventuriers qui parcourent la forêt, évoquent parfois les Pygmées dans leurs récits, sans toutefois faire le lien avec les Pygmées de l’Antiquité.

Il faudra attendre 1870 pour qu’enfin un européen constate et réalise le lien avec les petits hommes de l’Antiquité. Ce constat revient à un explorateur et botaniste allemand du nom de Georg Schweinfurth qui, parti sur les traces de l’explorateur italien Piaggia, arrive par hasard à la cour du roi Mounza, dans la forêt d’Ituri, au Zaïre (Congo). Schweinfurth va relater cette extraordinaire rencontre dans son ouvrage « Au cœur de l’Afrique 1868-1871 ».

« J’ai enfin sous les yeux une incarnation vivante de ce mythe qui date de milliers d’années (…) au bout de deux heures, le Pygmée est esquissé, mesuré, festoyé, comblé de cadeaux. Son nom est Andimokoû ».

Evidemment, il tenta de le ramener en Europe.

Parmi tous les Pygmées que le roi Mounza avait à son service, ce fut donc Andimokoû l’élu…Il fut échangé contre un des chiens de l’explorateur par le roi de ce peuple tant redouté pour ses habitudes cannibales. Les Mangbetu (Mobutu) comme leurs voisins Niams-Niams, capturaient les Pygmées et s’en servaient comme esclave.

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Le roi Mounza

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Andimokou le Pygmée

Schweinfurth tenta donc de ramener sa prise en Europe, ainsi que tout ce qu’il avait collecté durant son périple africain. Mais, premier contretemps ; son magot, ses notes, ses mesures, brûlèrent dans un incendie accidentel. Deuxième contretemps ; le pauvre Andimokoû mourut de dysenterie à Khartoum. Triste fin pour Andimokoû.