LES FIANÇAILLES D’HALLDEGARE

Jacky - Halldegare 1 Ce jour-là, comme bien souvent, le ciel était chargé. Gris, humide, un ciel breton en somme. Notre jeune fille, Halldegare, a une grande nouvelle à annoncer à ses parents. En effet, depuis plusieurs mois, elle rencontre en cachette son petit ami Yann ; un gentil garçon, robuste et doux à la fois, franc, loyal et travailleur.

En fait, Halldegare est anxieuse, « an danvez-gwaz » (son futur fiancé), bien que de vieille et petite noblesse bretonne, dont seul le patronyme subsiste encore, n’est qu’un roturier, Yann d’Herpez…De plus, il est originaire du Morbihan. Dans la famille d’Halldegare, les règles de bienséance sont encore en usage avec une très grande rigueur. La famille d’Halldegare de Morlaix vit dans un autre siècle, et il ne sera pas facile pour elle de convaincre ses parents de recevoir son ami Yann. De plus, ils vivent dans le château familial « ar c’hastell » comme ils disent. Les serviteurs « servijerien » disent eux que les « leztud Yann » (futurs beaux-parents de Yann) sont des grenouilles de bénitier qui se signent devant chaque calvaire. Comme il y a beaucoup de calvaires, ils passent leur temps à gesticuler en marchant. D’ailleurs on parle le « léoneg » ; c’est traditionnellement la « terre des prêtres » et rien d’étonnant donc à ce que les Morlaix parlent ce dialecte et pratiquent la gymnastique religieuse.

Ah ! Ar familh ! (Ah ! La famille !)

Le pauvre Yann ne sait pas encore dans quelle galère il embarque. Mais comme il dit : « Me he c’har » (je l’aime).

Yann, le Morbihannais, n’a pas beaucoup d’atouts dans sa besace pour plaire à sa future belle famille. Pas de fortune, pas de château, étranger quoique breton…Saura-t-il être à la hauteur ? Les bonnes fées du Morbihan l’aideront sans doute ; ces mêmes fées qui ont façonné le golf du Morbihan en versant des larmes abondantes lorsqu’elles furent contraintes de quitter l’Armorique. Sur cette mer nouvelle, elles jetèrent leurs couronnes de fleurs qui se changèrent en îles dont la plus belle dériva vers le large ; c’est Belle-Île. Le fiancé pense à cette légende car les parents d’Halldegare, bien que chrétiens croyants et pratiquants, sont très sensibles aux croyances païennes de leur terre ancestrale. Aussi, l’an dernier, juste avant le nouvel an, la mort de la grand-mère maternelle ne fut signalée que deux jours plus tard. La raison…Le dernier mort de l’année devient l’Ankou, celui qui nous met en garde contre l’oubli de notre fin dernière. Entendre passer les roues du « karrig an Ankou » est un signe annonciateur de la mort d’un proche. Drôles de paroissiens.

Songer à ces légendes lui rappelle aussi l’histoire de la mariée de Trécesson, qui fut enterrée vive le matin de ses noces par ses deux frères, furieux de l’union inconsidérée que leur sœur entendait contracter avec un roturier. Yann en eut froid dans le dos. Pourvu que les frères d’Halldegare ne reproduisent pas ce crime horrible.

Demain, dimanche, après les vêpres, il est invité au château où il sera présenté à toute la famille. Halldegare est confiante ; ses parents sont enfin consentants pour recevoir la visite de celui qu’elle a choisi comme fiancé. Yann, lui, est plus nerveux et moins rassuré. Il a peu l’habitude des bonnes manières, celles en usage dans ce monde inconnu des châtelains ; la peur du ridicule aussi.

Le voici dans l’enceinte du château…Des serviteurs qui ouvrent les portes…un autre qui annonce son arrivée dans le grand salon…Ils sont tous là ; le père, le nez plongé dans une œuvre littéraire, la mère qui fait de la dentelle, la petite sœur sagement assise, une poupée dans les bras. Les deux grands frères, l’œil moqueur, à l’affût du moindre faux pas, sont debout près d’une porte-fenêtre qui donne sur le parc du château.

Halldegard prend la main de son Yann pour le guider mais aussi pour le rassurer.

– Père, voici Yann…

Ce dernier s’incline légèrement et lance d’une voix forte…

– Kénavo !

Les frères ricanent bêtement en répétant…

– Kénavo…Kénavo…Kénavo… !

Le père reste un court instant sur sa lecture avant de répondre au salut. Il toise Yann de la tête aux pieds, sans aucune expression sur son visage. La mère suspend son ouvrage et, la tête légèrement penchée, esquisse un petit sourire. La petite sœur regarde fixement le visiteur en balançant sa poupée comme un bébé. Les deux frères ricanent toujours dans leur coin.

– Voulez-vous vous joindre à nous pour le thé…Prenez place, je vous en prie.
– Volontiers ; merci madame.

Ouf ! Le premier instant semble réussi.

De la main, la châtelaine désigne un siège à Yann qui s’assoit. Il se rend compte subitement qu’Halldegare est encore debout ainsi que les frères. Il se lève vivement puis se rassoit avec le sentiment d’être ridicule. Une servante arrive avec un plateau énorme ; théière, tasses, couverts de formes étranges…Un deuxième plateau arrive avec des biscuits, des gâteaux, des bonbons genre praline…Yann tente de se souvenir des usages de la table. Du regard il demande secours à Halldegare qui devine son embarras. Yann a les mains moites, son front est en sueur. Enfin, la fiancée fait le service en débutant par le père, puis la mère et ensuite, l’invité du jour. Elle prend grand soin de Yann, lui propose du sucre, du lait, enfin un morceau de gâteau. Elle prend également soin de découper son gâteau avec les « outils » adéquats ; Yann n’a plus qu’à l’imiter.

– Alors mon garçon ; que fait votre père…
– Monsieur ! Mon père est maréchal…maréchal-ferrant.
– Nous aussi nous avons eu un maréchal dans notre famille ; un maréchal d’Empire bien sûr.

Le ricanement des frères reprit et sans retenue cette fois-ci.

– Père, voyons, ce n’est pas très gentil.
– Mon époux est un peu taquin, pardonnez-lui jeune homme.
– Et vous, mon jeune ami. Quel est votre avenir…que faites-vous dans la vie ?
– …
– J’ai une passion, Monsieur, les chevaux. J’aide mon père, mais je vais aussi dans les domaines de la région pour débourrer les poulains et procéder aux premiers dressages pour la monte. Mon rêve serait de rejoindre le Cadre Noir de Saumur…
– Savez-vous que nous avons une douzaine de chevaux dans les écuries du château ? Ce serait bien moins loin que Saumur pour exercer vos talents.
– Certes Monsieur…
– Qu’en pensez-vous ma chère ? En travaillant pour nous, Nous ferions plus ample connaissance.

Yann était venu pour prendre une fiancée, le voici avec un boulot dans les écuries du château.

– Merveilleuse idée ! Mon cher époux vous êtes tout simplement un génie.
– Mais père, je ne peux pas me fiancer avec un palefrenier…
– …Un maréchal ma fille, un maréchal-ferrant…
– De toutes les manières, le vieux Leguen a l’âge de la retraite. Dans quelques mois, il aura formé notre jeune ami…Je pourrai également mieux surveiller ma fille.
– Père !
– Je préfère confier mes chevaux à ce jeune homme, plutôt qu’à mes fainéants de fils qui n’attendent que mes titres et mon château.
– Mon ami, vous êtes trop dur avec vos fils ; ils sont encore jeunes…
– Nous en avons déjà parlé et je ne pense pas que ce soit le moment de revenir sur le sujet. Et vous…c’est comment votre nom déjà ?
– Yann, Monsieur. Yann d’Herpez.
– Mon dieu ! Mon dieu ! L’assemblage des deux noms ressemble à une maladie… D’Herpez de Morlaix.

Un long silence pesant plane dans le salon. Les deux ricaneurs sont désormais muets. La mère, toujours souriante…

– Un autre gâteau jeune homme ?
Sur le fond, l’entrevue avec la famille d’Halldegare a été une bonne chose. Les parents n’ont pas rejeté le fiancé ; ils n’ont certes ni approuvé, ni désapprouvé une future union. Ils ont proposé au jeune prétendant, un poste de confiance au château et bien rémunéré. Halldegare et Yann se voient chaque jour. Le dimanche après les vêpres, le rituel du thé, auquel Yann assiste désormais, est un moment d’échanges. Les mois passent.

Le vieux Leguen est à la retraite depuis un bon moment. Yann fait tourner son affaire avec maîtrise, et les pensionnaires de l’écurie du château se portent bien. Si bien, que les juments sont pleines, deux poulains sur trois sont déjà réservés par des propriétaires d’écuries. Un poulain sera gardé pour le renouvellement du cheptel et l’argent de la vente va permettre de nourrir tous les pensionnaires durant l’année entière. Du coup, le châtelain est heureux et vient très souvent dans les écuries pour deviser avec Yann. Ils parlent de tout et de rien, du temps, du marché du vendredi…Rarement du mariage de sa fille. Au fil des mois, Yann, qui est nourri et logé, amasse un bon petit pactole et il se sent prêt à faire le pas pour une demande officielle en mariage.

Un jour de printemps…

Le châtelain arrive aux écuries comme à son habitude. La journée s’annonce belle, il est dix heures bien fait et il ne pleut pas encore. L’humeur du maître des lieux semble être bonne. C’est le moment que choisit Yann pour engager une conversation privée.

– Monsieur, cela fait plus d’une année que je suis à votre service et…
– Mon cher Yann, si c’est pour une augmentation, je suis d’accord ; combien ?
– Mais Monsieur, ce n’est pas de cela qu’il s’agit…je voudrai vous parler d’Halldegare et de moi…
– Ah ! Je vois. En fait, en plus des écuries et de l’argent que je vous verse, vous voulez me prendre ma fille.
– Je vous suis reconnaissant de ce que vous faites pour moi, mais j’aime très profondément votre fille et je désire ardemment en faire ma femme.
– Ceci demande réflexion… l’avis de mon épouse…et aussi l’avis de ma fille. Nous en reparlerons bientôt.

Et le mariage eut lieu dans l’église du village devant une assistance nombreuse et émue de ce conte de fée à l’envers. Ce jour-là, une petite pluie fine tombait par intermittence ; on dit « mariage pluvieux, mariage heureux ». Mais ce jour-là, aussi, entre deux petites averses, un arc-en-ciel se dessinait dans le ciel ; certains disent que l’arc-en-ciel est le marié de la pluie.

– Kénavo !

Jacky - Halldegare 2

 

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